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Urbi et Orbi

vendredi 7 mai 2010 par B.TRANCHANT

La Délégation sénatoriale à la prospective organisait, le 29 avril dernier, au Palais du Luxembourg, son deuxième atelier consacré aux villes du futur. Prospectivistes et urbanistes ont débattu autour des problématiques qui engagent l’avenir du tissu urbain. Éclairage…

Souvent exclue du champ politique, la ville concentre pourtant plus de la moitié de la population mondiale. Près de 3 milliards d’individus occupent ainsi l’espace urbain. « D’ici trente ans, ils seront 5 milliards à vivre dans une trentaine de mégapoles de plus de 10 millions d’habitants », prédit Jean-Pierre Sueur, sénateur du Loiret, et rapporteur de la délégation du Sénat à la prospective sur les villes du futur. Créée en avril 2009 par l’Instruction générale du Bureau (IGB) de la Haute Assemblée, celle-ci est chargée de réfléchir aux transformations de la société et de l’économie.
Elle a également pour vocation d’élaborer et de définir des scenarii, en prévision des prochaines décennies. Et d’imaginer ainsi les conséquences liées à l’utilisation des ressources en eau, la pollution atmosphérique et la remise en cause de certains réseaux de transport, du fait de la raréfaction des ressources fossiles. Sans oublier les effets pernicieux de la montée des inégalités et de l’insécurité sur la ghettoïsation. « Les sociétés pourront-elles faire face à ces défis grâce à de nouvelles solidarités, à l’innovation, aux réseaux intelligents, aux progrès des moyens de déplacement, à de nouvelles gouvernances adaptées à la maîtrise du phénomène urbain ?, s’interroge Jean-Pierre Sueur. Seront-elles en capacité de créer suffisamment d’emplois pour les quartiers des villes tentaculaires ? Quelle sera la vie des femmes et des hommes dans ces futures mégapoles ? Quels scenarii prendre en compte pour agir dès à présent sur les facteurs qui façonneront la ville de demain ? »

Rupture

Le temps politique n’est cependant pas celui de la Cité. Se pose alors la question de la reconquête du territoire, des nouveaux défis de la gouvernance, de la densification et de l’étalement urbain. Dans les pas de l’ex-Secrétaire d’État en charge des collectivités locales, prospectivistes et urbanistes ont livré leur propre lecture de questions essentielles pour notre avenir commun.
Julien Damon, professeur associé à l’Institut des sciences politiques de Paris, constate ainsi que l’année 2008 a marqué une rupture dans l’histoire mondiale : depuis lors, la population urbaine est prédominante. Et le phénomène ne fera visiblement que s’amplifier à l’horizon 2050, avec, à la clé, un accroissement mécanique des poches de pauvreté, en Afrique comme en Asie. « Les inégalités iront en augmentant, au même titre que la densité urbaine, confie l’intéressé. Pendant ce temps, les villes européennes seront confrontées au vieillissement, tandis que le rajeunissement sera la norme dans les lieux qui concentrent le plus de difficultés ».
Fort de ce constat, y a-t-il lieu ou non d’accélérer la croissance des mégapoles ? Les grandes villes du Sud ont-elles un avenir ? « Oui, parce qu’elles sont le lieu du travail, du savoir et du politique, par excellence. Non, parce qu’elles dévorent la planète, concentrent inégalités et pollution, et coûtent de plus en plus cher », estime Jacques de Courson, président de l’ONG « Urbanistes du Monde ». Et ce, à l’heure où une partie non négligeable de la population s’en éloigne. Ce qui vaut à certains prévisionnistes de parier sur leur disparition, pendant que d’autres se plaisent à imaginer des mégapoles rongées par la précarité, ou muées en véritables forteresses.
La solution ? « Assurer le service urbain minimum, penser globalement et agir localement, suggère Jacques de Courson. Les collectivités durent, elles sont indestructibles. Le problème n’est pas la ville, la ville est la solution ».

Tendances longues

« Le futur appartient à celui qui a la plus longue mémoire », veut croire Marc Giget, président de l’Institut européen de stratégies créatives et d’innovation. Allusion claire à Friedrich Nietzsche pour expliquer que les « réseaux ouverts » et les « creusets d’échanges » sont consubstantiels à la vie de la Cité. « L’histoire permet de repérer les tendances longues », s’empresse-t-il d’ajouter, avant de souligner que les « Cités collines », véritables creusets d’innovations, depuis la Haute Antiquité, permettent aux acteurs de se projeter vers l’avenir. Et de s’identifier ainsi à un idéal urbain où la verticalité est de mise. « La croissance démographique atteindra bientôt un pic, prévient toutefois Marc Giget. Une réflexion s’impose donc pour saisir les effets de l’uniformité du modèle urbain et son extension sans fin ». « La Cité a dans sa nature d’être multiplicité, poursuit-il, en référence à Aristote. À charge, pour nous, de fixer des bornes et des frontières à l’extension sans limites du champ urbain ». La ville pulse, c’est un lieu d’échanges et d’interconnexions.
L’architecte Antoine Grumbach, compte parmi ceux qui ont le plus milité pour le retour à l’urbain. Une réflexion qui ne se résume pas par l’addition d’éléments architecturaux, mais qui relève d’une construction en perpétuel inachèvement, faite de ruptures, de rapports sociaux. Cette « pensée de la sédimentation », s’inscrit en droite ligne dans le mouvement de la sociologie, très présent à la fin des années 60. Lequel s’efforce d’opposer l’École des Beaux Arts « qui ne comprend la ville que par rapport à son dessin » à une prise en compte globale de la forme urbaine par sa pratique et la combinaison de ses implications sociales et économiques.

Espace commun

Auteur d’un projet détonnant sur le Grand Paris, cet urbaniste de renom s’interroge sur la gestion globale du territoire, dont nul ne maîtrise au juste la complexité. « Ce qui domine, c’est l’enchevêtrement, pointe-t-il. Villes et métropoles obéissent à des logiques séparées. Or, pour vivre ensemble, il faut un espace commun ». D’où la nécessité de réfléchir en mode systémique, de repenser les grandes métropoles, la géographie des lieux, l’économie. Et de sortir, une bonne fois pour toutes, de la « pensée de la séparation propre à la charte d’Athènes ».
« La ville de demain ne sera pas différente de ce qu’elle est déjà, à quelques détails près, veut croire Antoine Grumbach. Les espaces naturels y occuperont une place de choix. L’utopie n’est pas la solution, parce qu’elle est trop souvent synonyme d’enferment. Il faut partir du réel, accepter l’idée de transformation ». Seul moyen, assure-t-il, de concevoir un projet urbain audacieux, en cohérence avec les politiques mises en œuvre par les élus.
Un témoignage auquel Pierre Veltz, directeur général de l’Établissement public de Saclay, souscrit sans vergogne… « Impossible d’échapper à une vision globale et partagée du territoire », assène-t-il. Avant d’appeler au retour de la planification pour en finir une bonne fois pour toutes avec le principe d’incertitude. « Les changements qui se préparent sont des changements de paradigme qui nous pousseront nécessairement à prendre en compte une autre conception de la ville, affirme-t-il. Des mutations profondes sont à prévoir. Planifier, c’est fixer de grandes lignes, y compris dans l’usage des sols et la définition des grands espaces publics ».

Bruno Tranchant

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