ps chevilly larue
RENCONTRE AVEC… Denis LEFEBVRE, secrétaire général de l’OURS (Office universitaire de recherche socialiste) et historien du socialisme contemporain.

Les socialistes et la question féministe

vendredi 5 juin 2009 par B.TRANCHANT

Quel a été le regard des socialistes de la première moitié du XIXe siècle et des premières années du XXe siècle sur la question féminine ? Un entretien avec Denis Lefebvre, secrétaire général de l’OURS (Office universitaire de recherche socialiste) et historien du socialisme contemporain.

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Des jugements contradictoires sont portés dans le mouvement socialiste sur la question féminine. Quelle est votre analyse de la situation ?
Parmi les ancêtres d’un premier féminisme français de caractère social, nous trouvons Henri de Saint-Simon, qui assure quelque temps seulement avant sa mort : « l’homme et la femme, voilà l’individu social ». Ses disciples vont plus loin encore. Il existe même un groupement des « prolétaires Saint-Simoniennes », qui publie en 1832 un journal, La Femme libre. Ces femmes y opèrent un rapprochement, nouveau pour l’époque, entre émancipation du prolétariat et émancipation des femmes : « C’est en affranchissant les femmes que l’on affranchira le travailleur », notent-elles. Mais il faut évoquer a contrario Pierre-Joseph Proudhon, qui écrit, en 1870, que la femme ne peut qu’être « courtisane ou ménagère - ménagère, dis-je, et non pas servante - je n’y vois pas de milieu ».
Les socialistes français de la fin du XIXe siècle ne sont pas absents du débat. Pour Jules Guesde, par exemple, l’indépendance économique de la femme sera le seul facteur de sa liberté vraie. Il estime aussi que la question féminine n’est qu’un aspect de l’oppression générale des prolétaires, qui ne sera réglée qu’après la révolution socialiste.

Comment les femmes elles-mêmes réagissent-elles, s’impliquent-elles dans ce mouvement ?
Un exemple précis peut être pris, avec l’instauration, en 1880, de l’enseignement féminin public. Cette loi constitue certes une avancée, mais, dans l’esprit du législateur elle ne doit pas déboucher sur un travail. La féministe socialiste Hubertine Auclert est très sévère à ce propos, quand elle déclare en 1881 : « Aussi longtemps que les femmes ne pourront acquérir que le savoir qui ne s’utilise pas, elles ne vaudront rien par ce savoir, rien par elles-mêmes, elles ne vaudront que par l’argent qu’elles possèderont ». Cette question du travail est fondamentale. Au congrès socialiste de 1878, Marie Finet se déclare convaincue que la femme doit travailler, même sans nécessité absolue, « pour être libre, pour être indépendante, pour être l’égale de l’homme ».

Ces femmes s’organisent-elles dans le mouvement socialiste ? Ont-elles une activité spécifique ?
Elles comprennent très tôt qu’elles ne peuvent compter que sur elles-mêmes, par un travail d’organisation, ou par des manifestations de caractère symbolique. Elles créent donc des journaux, des structures qui leur sont propres. C’est ainsi qu’est lancé, en juillet 1899, le Groupe féministe socialiste. Lequel publie, en 1901, la Femme socialiste, qui affirme : « Entre les hommes et les femmes de la classe prolétarienne, il ne peut y avoir d’antagonisme ». Mais cette structure ne rencontrera jamais un grand succès. Il disparaît même en 1905, quand se constitue le parti unifié, la SFIO, sur la base exclusive des sections territoriales. Il renaîtra en 1913, mais restera toujours très faible. Force est finalement de constater que de nombreuses femmes qui s’affirment féministes et socialistes n’entrent pas dans le Parti, et s’investissent dans des mouvements extérieurs, qu’il s’agisse d’organisations « apolitiques », réputées bourgeoises, ou de la Franc-maçonnerie.
Il est vrai que, dans le mouvement socialiste, des décisions sont prises, jamais suivies d’effet. En 1906, il s’engage à déposer, dans les meilleurs délais, une proposition de loi sur le droit de vote des femmes : ce texte ne sera jamais rédigé. En 1907, les députés socialistes nomment une sous-commission sur les droits de la femme. Elle ne se réunira jamais.

Un intérêt plus que relatif, donc !
Rares, en effet, sont les socialistes qui s’intéressent vraiment à la question des femmes, au-delà des pétitions de principes : Jules Guesde, Jean Jaurès, Léon Blum. Et encore, leurs textes concernent souvent des aspects relativement mineurs. Ainsi Léon Blum, dans son ouvrage sur le mariage, évoque-t-il essentiellement la liberté sexuelle des jeunes filles. Celui qui suit le plus ces questions est sans doute Marcel Sembat à qui les femmes socialistes reprochent d’ailleurs de travailler beaucoup trop avec les féministes bourgeoises.

Propos recueillis par Bruno Tranchant

Une femme socialiste… Suzon

Connue au début du siècle sous le pseudonyme de « Suzon », l’institutrice Suzanne Lacore (1875-1975) a milité très tôt dans les rangs socialistes, publiant de nombreuses brochures et d’innombrables articles.
De son point de vue, l’esclavage du sexe est né de l’intérêt économique, et de lui seul. Dans le Parti, où les femmes doivent entrer nombreuses, écrit-elle, en octobre 1913, ce ne sera pas pour « batailler contre la toute puissance des barbes et des moustaches, mais pour combattre le régime capitaliste ». Elle ajoute, en 1914 : « Le jour où la domination masculine n’aura plus d’intérêt à tenir la femme en tutelle, cet esclavage de sexe se dissoudra de lui-même. Mais encore faut-il que les conditions de liberté et d’indépendance féminine voient le jour. Or ces conditions ne peuvent surgir que d’un changement profond dans le mode de production et d’appropriation des richesses ».
En 1936, après la victoire du Front populaire, Léon Blum l’appelle au gouvernement, comme sous-secrétaire d’Etat à la Protection de l’Enfance, une des trois premières femmes ministres en France. Puis, elle regagne volontairement l’anonymat, tout en publiant, jusqu’à la fin de sa vie, des articles et des brochures. Jusqu’au bout, elle a voulu éduquer et transmettre.


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